Briefing

Le paradoxe solaire de Sidi Bouzid : une diffusion sans État

Sept points pour comprendre comment 3 201 pompes solaires se sont installées à Sidi Bouzid sans subvention publique, et ce que la Loi de finances 2025 doit corriger.

  • agriculture
  • water
  • governance
  • policymakers
  • researchers
  • tunisia
  • north-africa

Constat

À Sidi Bouzid, 95 % des 3 201 puits solaires sont apparus en cinq ans (2021–2025) sans laisser de trace dans les statistiques publiques de subvention : la transition s'est produite hors de tout pilotage institutionnel.

Recommandation

L'article 81 de la Loi de finances 2025 doit être complété par trois exigences simples — compteur, quota d'extraction calé sur la recharge, cadastre public des puits solaires — sans quoi la régularisation légalisera la surexploitation au lieu d'y mettre un terme.

Principaux constats

  • Sur la période 2013–2025, 3 201 puits solaires ont été détectés par imagerie satellite dans le seul gouvernorat de Sidi Bouzid.
  • 95 % d'entre eux ont été installés entre 2021 et 2025 ; la seule année 2023 concentre 1 704 installations, soit plus de la moitié du total.
  • 0 % des agriculteurs ayant installé une pompe solaire ont mobilisé un crédit bancaire (enquête GIZ/ANME) ; 63 % ont payé comptant, 38 % via crédit fournisseur.
  • L'analyse statistique attribue presque toute l'influence à un seul facteur — la présence d'un voisin déjà équipé — et trouve une influence des canaux institutionnels indistincte de zéro.
  • Dans les zones d'adoption, l'exploitation des nappes profondes atteint environ 140 % du taux de recharge ; 8 agriculteurs sur 10 pompent davantage après l'installation solaire.
  • L'article 81 de la Loi de finances 2025 (décembre 2024) ouvre une régularisation fiscale (2 000 à 2 500 DT par puits solaire) sans imposer ni compteur, ni quota, ni cadastre.

Recommandations

Pour les décideurs publics

Conditionner l'éligibilité à la régularisation à l'installation d'un compteur volumétrique.

Caler le quota d'extraction de chaque puits régularisé sur le taux de recharge mesuré de la nappe concernée.

Construire un cadastre public des puits solaires à partir des dossiers de régularisation, croisé avec l'imagerie satellite déjà disponible.

Pour les chercheurs

Utiliser le pivot de décembre 2024 comme expérience naturelle pour mesurer si l'État redevient un acteur de la diffusion à partir de 2025.

Pour la société civile

Documenter les budgets hydriques au niveau de la grappe de puits ; la régulation efficace doit opérer en deçà du gouvernorat.

Méthodologie

Recensement satellite des pompes solaires (Sentinel-2, 2013–2025) sur 13 201 points (3 201 puits solaires, 10 000 contrôles) dans le gouvernorat de Sidi Bouzid, complété par une analyse de survie spatio-temporelle et un modèle de diffusion. L'effet de voisinage est estimé sur un rayon de 5 km. Vérification finale des résultats : 24 janvier 2026.

Questions auxquelles ce briefing répond

  • Combien de pompes solaires se sont installées à Sidi Bouzid, et quand ?
  • Qui décide réellement d'adopter — l'État, la banque, ou le voisin ?
  • Quel est le coût hydrique de cette transition ?
  • Que doit corriger la Loi de finances 2025 pour transformer la régularisation en gouvernance ?

Télécharger le PDF →

Synthèse

Entre 2013 et 2025, l’imagerie satellite a recensé 3 201 pompes solaires dans le seul gouvernorat de Sidi Bouzid. Quatre-vingt-quinze pour cent d’entre elles sont apparues en cinq ans, et plus de la moitié pendant la seule année 2023. Aucune subvention publique n’a piloté ce mouvement : 0 % des agriculteurs concernés ont obtenu un crédit bancaire, et l’analyse statistique attribue presque toute la décision d’adoption à un seul facteur — un voisin proche s’est-il déjà équipé ?. Là où ces pompes se concentrent, l’extraction des nappes profondes atteint environ 140 % du taux de recharge. L’article 81 de la Loi de finances 2025 ouvre, pour la première fois, une voie de régularisation fiscale des puits solaires. Mais sans compteur, sans quota, et sans cadastre, cette régularisation entérinera la surexploitation au lieu d’y mettre un terme. La fenêtre pour ajouter ces trois exigences se referme avec le calendrier d’application 2025–2026.

1. Le terrain : une agriculture suspendue à des nappes profondes

Sidi Bouzid est l’un des pôles agricoles du centre tunisien. La surface irriguée privée y est passée de 2 000 hectares dans les années 1960 à plus de 47 000 hectares en 2010, presque entièrement à partir de forages profonds. Officiellement, une grande partie de cette infrastructure se trouve en zone de sauvegarde, où aucune nouvelle autorisation n’est délivrée depuis des années. Dans les faits, l’inventaire national fait état de 32 575 forages illicites sur 48 762 forages profonds recensés (66,8 %), qui prélèvent environ 800,6 millions de mètres cubes par an.

C’est sur ce socle d’illégalité tolérée qu’est venue se greffer une transition vers le solaire. Cette note n’invente pas la crise hydrique de Sidi Bouzid ; elle documente qui pilote — ou ne pilote pas — sa nouvelle phase.

2. La vague : 3 201 pompes en douze ans, dont 1 704 en 2023

La distribution annuelle des installations est très asymétrique. Sur la période pionnière 2013–2020, seules 157 pompes ont été installées (4,9 % du total). La période d’explosion 2021–2025 concentre 3 044 pompes (95,1 %), avec un sommet en 2023 (1 704 installations sur la seule année). Ce n’est pas une trajectoire de diffusion ordinaire ; c’est une transition qui s’est opérée presque entièrement en cinq ans.

PériodeAnnéesPompes solairesPart
Pionnière2013–20201574,9 %
Explosion2021–20253 04495,1 %

Aucun signal correspondant n’apparaît dans les statistiques de subvention de l’ANME, ni dans les portefeuilles de crédit agricole de la place. Une transition de cette ampleur, conduite en cinq ans, sans laisser de trace dans les outils de pilotage publics, est en soi un fait politique.

3. Où elles apparaissent : pas n’importe où, en grappes

Les pompes solaires ne sont pas réparties uniformément sur le territoire. Elles se concentrent là où le terrain est plat, l’accès facile et la nappe atteignable — et surtout là où d’autres pompes ont déjà été installées. Trois variables géographiques reviennent dans tous les modèles : la pente, le temps de trajet vers la ville, l’altitude. Mais leur poids combiné est inférieur à celui du voisinage immédiat.

À l’échelle du gouvernorat, le regroupement spatial est statistiquement très fort. Pour la régulation, cela signifie qu’aucune politique conçue à l’échelle du gouvernorat ne peut être efficace : la dynamique se joue à l’échelle de grappes locales de quelques kilomètres.

4. Le canal officiel : presque personne n’est passé par là

Si l’État avait piloté cette transition, on en verrait la trace dans les données financières. Or :

  • 0 % des agriculteurs ayant installé une pompe solaire ont financé leur équipement par crédit bancaire.
  • 63 % ont payé comptant.
  • 38 % ont eu recours à un crédit fournisseur informel.
  • L’achat des panneaux a très majoritairement transité par des circuits non officiels — y compris transfrontaliers.

La cause est connue. La subvention de l’ANME et de l’APIA est conditionnée à une Autorisation de Puisage délivrée par le Commissariat Régional au Développement Agricole. Or, dans les zones les plus demandeuses, ces autorisations ne sont plus délivrées depuis des années, parce que les nappes y sont déjà classées en surexploitation. Le subventionnement public est ainsi adossé à une porte que l’administration a elle-même fermée. Le résultat est mécanique : les agriculteurs sortent du cadre formel et achètent ailleurs.

5. Ce qui déclenche réellement l’adoption : le voisin

Une fois retiré l’effet du terrain et de l’accessibilité, la variable qui explique le mieux l’adoption d’une pompe solaire est la présence d’un voisin déjà équipé dans un rayon de cinq kilomètres. L’influence des canaux institutionnels — campagnes, agences, banques, services de vulgarisation — est, à l’inverse, statistiquement indistincte de zéro.

Le verdict, dans le langage simple du brief :

L’analyse fait un constat plus subtil : passé un seuil local, la densité de voisins équipés ralentit l’adoption supplémentaire. C’est l’effet de saturation de la nappe partagée — il n’y a plus assez d’eau pour un nouvel entrant, même si la technologie est là. La diffusion sociale est ainsi auto-limitée par la ressource elle-même.

6. Le coût caché : la nappe descend plus vite que la pluie ne la reconstitue

La technologie fonctionne. C’est précisément cela qui pose problème. Une fois la pompe solaire installée, l’énergie est gratuite à la marge. L’enquête GIZ/ANME confirme que 8 agriculteurs sur 10 ont augmenté leur consommation d’eau après installation, et que 88 % font état de meilleurs rendements à court terme.

Sur les nappes les plus sollicitées, l’extraction atteint environ 140 % du taux de recharge. Autrement dit : pour chaque mètre cube que la pluie restitue, environ 1,4 mètre cube est pompé. Cet écart est l’engagement d’une dette hydrique qui se manifestera, à horizon de cinq à dix ans, par une baisse durable du niveau piézométrique et par la disparition progressive des puits les moins profonds — d’abord ceux des plus petits exploitants.

C’est ce que l’on observe quand un instrument de transition énergétique est déployé sans cadre de gestion de la ressource sous-jacente.

7. Le tournant 2025 : reconnaître ne suffit pas, il faut encadrer

L’article 81 de la Loi de finances 2025, adopté en décembre 2024, marque un changement de doctrine. Pour la première fois, le droit tunisien :

  • distingue une catégorie fiscale spécifique de « puits équipé de panneaux solaires » ;
  • ouvre une voie de régularisation rétroactive contre une redevance de 2 000 à 2 500 dinars ;
  • reconnaît, de fait, l’existence d’une infrastructure que l’administration avait, jusque-là, choisi de ne pas voir.

Ce tournant est nécessaire. Il n’est pas suffisant. Tel qu’il est rédigé, l’article 81 ne prévoit ni compteur, ni quota d’extraction, ni intégration cadastrale. Une régularisation purement fiscale transforme un fait accompli illégal en fait accompli légal, sans rien résoudre du déséquilibre hydrique.

Trois additions simples

Pour que la régularisation devienne un instrument de gouvernance plutôt qu’une recette ponctuelle, trois exigences peuvent être ajoutées au dispositif d’application :

  1. Compteur. Conditionner l’éligibilité à l’installation d’un compteur volumétrique sur chaque puits régularisé. Coût marginal modeste rapporté à la redevance de 2 000–2 500 DT déjà perçue.
  2. Quota. Caler l’extraction autorisée sur le taux de recharge mesuré de la nappe concernée, avec une révision périodique. Sans quota, le compteur n’est qu’une instrumentation.
  3. Cadastre. Constituer un registre public des puits solaires à partir des dossiers de régularisation, croisé avec l’imagerie satellite déjà produite par cette étude. Ce cadastre est l’infrastructure de base d’une politique hydrique infra-gouvernoral.

Aucune de ces trois additions ne nécessite de loi nouvelle. Elles peuvent figurer dans le décret d’application de l’article 81. Le calendrier 2025–2026 est la fenêtre dans laquelle elles peuvent encore être intégrées sans dénoncer le compromis politique qu’a représenté le vote de l’article.

Limites

Cette analyse couvre le seul gouvernorat de Sidi Bouzid. Sa généralisation à Kairouan, Kasserine ou au Cap Bon nécessite une réplication. La détection satellite des pompes solaires, validée sur un sous-échantillon, peut sous-estimer les installations sous couvert arboré. Les modèles statistiques utilisés établissent l’absence de l’État dans la diffusion observée ; ils n’établissent pas, à eux seuls, la cause de cette absence — le diagnostic du « piège d’autorisation » présenté en section 4 repose sur une analyse complémentaire de l’architecture administrative.

Sources et accès aux données

Cette note est dérivée du préprint :

Gasmi T., Guesmi R., Ben Abdelbari S., Hammami G. (2026). The Solar Paradox: Pure Social Diffusion and Competitive Resource Capture in Semi-Arid Irrigated Land Expansion. EarthArxiv. https://doi.org/10.31223/X5ST97

Données et code disponibles auprès des auteurs. Sources supplémentaires mobilisées :

  • Le Quotidien (2023), Prolifération des forages sauvages.
  • Cahiers Agricultures (2023), L’agriculture irriguée en Tunisie.
  • GIZ/ANME, enquête SPIS, présentation UNECE 2019.
  • ONAGRI (2020), EAU 2050 — Étape 3, Volume 2.
  • IWMI (2017), Groundwater governance in the Arab World.
  • République Tunisienne, Article 81, Loi de finances 2025, adoptée en décembre 2024.
  • Accès IA-natif aux données agricoles ONAGRI : agridata MCP — le serveur Model Context Protocol du studio qui expose le portail agridata.tn directement aux clients LLM (code source sur GitHub).